Un sentiment océanique

Après avoir longtemps pratiqué la photographie, Pat de Wilde poursuit aujourd’hui son exploration artistique à travers la peinture. D’un médium à l’autre demeure une même attention portée aux phénomènes de présence, de disparition et de transformation, à ce qui affleure puis se dissout dans le mouvement du temps et de la matière. L’œuvre de Pat de Wilde se déploie dans un univers de flux, de profondeurs et d’apparitions. À travers l’encre et l’eau, l’artiste explore les mouvements invisibles qui traversent le monde : vibrations, courants, reflets, souffles, lignes d’horizon et surgissements de lumière. Son travail se situe dans cet espace incertain où les formes émergent puis s’effacent, entre présence et dissolution. La matière liquide joue un rôle central dans sa démarche. Loin de chercher à figer une image, Pat de Wilde compose avec l’instabilité même du vivant. Il ne s’agit pas tant pour lui de s’en tenir à des formes arrêtées que de saisir des raisons transitoires. D’éprouver ce qui est caché. De peindre le vent plus que la vague. L’encre se répand, se contracte, résiste parfois, ouvre des accidents que l’artiste accompagne autant qu’il dirige. Sa peinture repose ainsi sur un dialogue constant entre maîtrise et imprévu, entre construction et abandon. Chaque œuvre devient le lieu d’une apparition provisoire, d’un équilibre fragile saisi dans le mouvement. L’univers marin irrigue profondément cette recherche. Les tableaux évoquent des étendues d’eau, des ciels mouvants, des surfaces traversées de miroitements et de tensions silencieuses. Pourtant, il ne s’agit jamais de paysage au sens descriptif. Ces espaces sont avant tout intérieurs. Ils convoquent la mémoire, la sensation et l’imaginaire. Des présences semblent y affleurer, comme des formes en suspension dans une profondeur obscure et lumineuse à la fois. Le noir, omniprésent, agit comme une matrice. Il n’est ni vide ni obscurité pure, mais espace de révélation. C’est de cette profondeur que naissent les éclats, les transparences et les tensions lumineuses qui structurent les compositions. Cette relation entre ombre et lumière confère aux œuvres une  dimension  méditative presque organique. Pat de Wilde revendique une approche sensible et artisanale de la peinture. Attaché au geste, au regard et au travail patient de la matière, il inscrit sa pratique dans une relation physique à l’œuvre. Ses peintures ne cherchent pas à imposer un discours mais à susciter un climat, une émotion, une expérience contemplative. Elles invitent le regard à circuler, à s’attarder, à dériver librement dans des espaces ouverts. L’abstraction narrative dans laquelle il s’inscrit désigne une tension féconde entre deux régimes habituellement opposés. L’abstraction renvoi à des forces, des rythmes, des intensités. La narration, implique une lecture des événements ou des passages. Chez Pat de Wilde, ces deux dimensions ne s’annulent pas mais se contaminent mutuellement. L’abstraction n’efface pas le récit : elle le rend latent, diffus, non linéaire. Il ne s’agit plus de raconter une histoire, mais de laisser affleurer des indices de récit — des tensions, des surgissements, des continuités fragiles — que le regard recompose sans jamais les stabiliser. Chaque œuvre devient ainsi le fragment d’un récit sans début ni fin, une traversée sans trajectoire fixe. Inversement, la narration n’organise plus ici une suite d’événements mais une expérience du temps sensible. Elle se manifeste comme perception d’un devenir, d’un passage, d’un mouvement interne des formes. Le spectateur ne lit pas une histoire : il la pressent, il l’éprouve, il la reconstruit mentalement à partir de traces visuelles et d’indices atmosphériques. Dans cette perspective, l’abstraction narrative désigne moins un style qu’un mode de perception. Elle engage une manière de regarder où l’image devient espace de projection, de mémoire et de dérive. Elle suppose un spectateur actif, capable de faire émerger des récits possibles à partir de structures ouvertes et instables. Les peintures de Pat de Wilde s’inscrivent pleinement dans cette logique : elles ne racontent pas, mais elles font récit — un récit sans mots, sans chronologie, fait de flux, de silences et de résonances. Une narration du sensible, déliée de toute linéarité, où l’expérience du regard devient elle-même événement.

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En attendant les lions